Si la méthanisation est souvent présentée comme une solution miracle pour l’autonomie énergétique, une étude approfondie menée par des chercheurs de l’Université Paris-Saclay, de l’INRAE et d’AgroParisTech révèle des réalités de terrain bien plus complexes. Loin des modèles théoriques « propres », l’intégration de la méthanisation en zones céréalières entraîne des effets secondaires non négligeables sur l’eau, les sols et la production alimentaire
Des « Cultures Intermédiaires » pas si écologiques
Le modèle français repose sur les Cultures Intermédiaires à Vocation Énergétique (CIVE). Cependant, l’étude montre que leur gestion est loin d’être extensive :
- Usage généralisé des pesticides : Contrairement aux hypothèses de nombreuses évaluations environnementales, les CIVE sont traitées avec des produits phytosanitaires sur la majorité des exploitations.
- Pression sur les ressources en eau : Environ 50 % des CIVE d’été (maïs, sorgho) sont irriguées pour garantir la production de biomasse, ce qui pose une question critique de durabilité face aux sécheresses croissantes.
- Fertilisation intensive : Les CIVE reçoivent des apports d’azote (minéral et digestat) parfois proches des niveaux de fertilisation des cultures principales, augmentant les risques de lessivage si la gestion est imparfaite
Une menace directe pour la production alimentaire
L’un des points les plus alarmants de l’étude concerne l’impact sur les cultures destinées à l’alimentation :
- Pertes de rendement majeures : 39 % des agriculteurs rapportent des baisses de rendement de 10 % à 40 % sur les cultures principales qui suivent une CIVE d’hiver.
- Causes du déclin : Ces pertes sont dues au retard de la date de semis de la culture suivante et à la consommation d’eau et de nutriments par la CIVE, qui « épuise » le sol avant la culture alimentaire.
- Modification de l’assolement : Pour s’adapter au méthaniseur, les fermes réduisent les surfaces de blé et de colza au profit de cultures à cycle court, ce qui déplace la production alimentaire vers d’autres régions ou pays
Les risques environnementaux liés au digestat
Le digestat, bien qu’utile, présente ses propres défis écologiques :
- Volatilisation de l’ammoniac : Le stockage, souvent effectué dans des lagunes non couvertes, et certaines méthodes d’épandage favorisent les pertes d’azote dans l’air (NH3), réduisant l’efficacité fertilisante et polluant l’atmosphère.
- Compaction des sols : L’usage de machines lourdes pour le transport et l’épandage du digestat peut entraîner une compaction excessive des sols, nuisant à leur santé à long terme.
- Capacité de stockage insuffisante : De nombreuses fermes disposent de moins de 9 mois de stockage, les forçant à épandre le digestat en été ou en automne, des périodes où les plantes absorbent mal l’azote, augmentant ainsi les risques de pollution des eaux
Une dépendance aux ressources extérieures
L’étude démontre que l’autonomie promise est parfois illusoire. Les économies réelles d’engrais minéraux sont fortement corrélées à l’apport de déchets industriels extérieurs. Les fermes qui ne comptent que sur leurs propres cultures (CIVE) peinent à atteindre une véritable autonomie, tout en s’exposant à la volatilité des prix des ressources agro-industrielles extérieures
Conclusion : Un besoin urgent de réévaluation
Les auteurs concluent qu’il existe des écarts majeurs entre les pratiques observées et les évaluations de durabilité actuelles. Pour ne pas compromettre la transition agroécologique, il est impératif de prendre en compte ces effets néfastes — consommation d’eau, pesticides, et baisse de production alimentaire — dans les futures politiques publiques
Cette étude a été réalisée par une équipe de chercheurs français issus principalement de l’Université Paris-Saclay, de l’INRAE et d’AgroParisTech.
Les auteurs ayant contribué à ce travail sont :
- Léa Boros (Unités UMR EcoSys et UMR SADAPT) ;
- Florent Levavasseur (Unité UMR EcoSys) ;
- Marco Carozzi (Unité UMR SADAPT) ;
- Sophie Carton (Ferme Expérimentale AgroParisTech) ;
- Sabine Houot (Unité UMR EcoSys) ;
- Philippe Martin (Unité UMR SADAPT).
Le projet a été soutenu et financé par plusieurs organismes, notamment l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) dans le cadre du projet CLAND, ainsi que par l’INRAE via le métaprogramme CLIMAE. Le centre d’études interdisciplinaires C-BASC a également apporté son soutien à cette recherche
Source : Boros et al. (2025). Changes in cropping systems associated with biogas plants in French cereal-growing areas. Agricultural Systems.
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